top of page
  • Facebook

ToUt eSt DAdA ! Chronique du mouvement DADA

affiche vintage intitulé DADA en lettres rouges en haut au centre et représentant unb assemblage hétéroclite d'Oeil, de mégaphone, d'avion, de zeppelin, de visages, une Joconde tenant une roue de vélo, une tête de rhinocéros dans l'angle droit en bas d'affiche

« We’re here because we’re here, because we’re here because we’re here… » chantaient les soldats britanniques durant la première guerre mondiale, pour dénoncer l’absurdité du conflit meurtrier dans lequel ils étaient engagés. La guerre balaya en quelques années quatre empires et modifia à tout jamais le monde tel qu’il était jusque là. Et c’est exactement ce que fit le mouvement dada dans le domaine de l’art avec tout autant d’absurdité.


DAda ! Vous avez dit DADA ?


D’abord, c’était quoi ce nom ? Un mot dépourvu de sens ? un babillage universel postnatal ? Personne ne le sais vraiment. Les poètes Tristan Tzara, Richard Huelsenbeck et Hugo Ball ont chacun leur histoire quant à la création du nom, mais ce qui est certain, c’est que « DADA NE SIGNIFIE RIEN » selon l’affirmation de Huelsenbeck. Nous nous en contenterons.

Dada fut dès ses débuts un machin révolutionnaire, radical, irrespectueux, provocateur et subversif et son existence une remise en cause jusqu’au-boutiste de toutes les traditions artistiques et idéologiques du moment. Il fut contre le progrès et la société rationaliste, contre le positivisme, contre les nationalismes qui avaient conduit le monde à la boucherie de 14-18. Il fut aussi un anti-art, rejetant toutes les vieilles écoles, symbolisme, décadentisme, impressionnisme et tous les "ismes" précédents, quitte à en créer un nouveau pour les remplacer, ce dadaïsme pied de nez balancer à la face du monde comme le "MERDRE" d’Ubu* dont il s’inspirait. Dada refusait tout, doutait de tout même de l’art contemporain de l’époque. « Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous en avons assez des académismes cubistes et futuristes » écrivait Tzara. Dada faisait  table rase du passé (le "grand balayage" du même Tzara), pour en finir, comme la guerre signait la fin d’un monde révolu, mort dans les tranchées boueuses. Dada fut nihiliste, anarchiste et absurde car il lui fallait tout détruire pour recommencer et recréer du sens, à partir des débris laissés par la Grande Guerre. Le conflit mondial fit entrer le monde dans l’ère post-industrielle. Dada projeta l’art et la culture dans le postmodernisme.


Dada est mort !



Photo en noir et blanc représentant Hugo Ball sur une scène, portant un seau sur la tête et znveloppé dans un tube, devant deux pupitres de musique

Zurich, février 1916. La guerre a transformé la ville en refuge pour les déserteurs, pacifistes et artistes d’Europe. Dans un cabaret enfumé, un homme coiffé d’un seau déclame un poème cacophonique sous les rires et les huées du public.

« Jolifanto bambla ô falli bambla »                                                            « Grossiga m’pfa habla horem... »

Nous sommes au Cabaret Voltaire et cet homme est Hugo Ball, réfractaire et obscur poète allemand, qui a quitté son pays pour échapper à la folie des champs de bataille . Comme d’autres artistes tels que Hans Arp, Richard Huelsenbeck, Tristan Tzara ou la chanteuse Emmy Hennings, il a choisi d’autres combats pour la liberté et la vie. Ensembles, ils vont créer DaDa. De Zurich, le mouvement va gagner Berlin puis Paris et New-York entraînant dans son sillage chaotique d’autres artistes d’avant-gardes comme Francis Picabia ou Marcel Duchamp. La jeunesse bohème afflue aux soirées dada, la bourgeoisie y vient aussi, pour le scandale et le chahut. Et cela va durer jusqu’en 1923. A cette date, la farce dadaïste n’est plus mais elle va influencer toutes les avant-gardes culturelles pour les décennies à venir.


L’Art du Dada


Toutes les manifestations dadaïstes, soirées, conférences ou expositions ne furent rien d’autre qu’une mise en scène du scandale comme moyen de promotion des théories dada : faire de l’art avec n’importe quoi y compris les déchets ou les objets banals du quotidien. Marcel Duchamp avec ses ready-made (le fameux urinoir de 1917) ou son  "Elevage de poussière" (une photo d’accumulation de poussière réalisée en 1920 avec Man Ray), les oeuvres de Kurt Schwitters conçus avec des détritus trouvés dans les décharges publiques. Toutes ces oeuvres n’avaient pas pour unique désir de choquer ou d’inverser des valeurs esthétiques ; elles posaient surtout des questions fondamentales sur la place de l’art dans une société qui avait conduit l’humanité aux abattoirs de la guerre mondiale. La Joconde à moustache de Duchamp, les premiers photomontages de John Heartfield en 1921, les masques en carton collés de Marcel Janco qui ressemblaient aux visages défoncés des soldats mutilés par la guerre, étaient autant d’attaques contre les conventions sociales mais aussi contre l’académisme et la sacralisation de l’oeuvre d’art. Le texte et le langage se devaient d’être aussi déconstruits, triturés, décomposés et la poésie, déboulonnée de son socle de respectabilité. Les dadaïste en firent du son, des borborygmes, des onomatopées, du non-sens, poésie sonore, bruitiste ou spontanée. Plus loin, Tzara, dans "Sept Manifestes Dadaïstes" donne les clefs pour composer un poème :  "découper des mots dans les journaux, les secouer dans un sac puis les coller ensuite au hasard d’une page "*.


L’héritage DadA


Dada fut une influence essentielle pour tous les mouvements artistiques et underground qui allaient lui succéder. Les Surréalistes en furent les héritiers directs. C’est sur le champ de ruines laissé par la guerre et les dadaïstes qu’ils ouvrirent d’autres voies à l’art et à la littérature. Les Situationnistes s’inspirèrent aussi de dada notamment à travers leur critique de la société de masse, du mercantilisme et de la banalité du quotidien. Les dadaïstes n’auraient sans doute pas renié non plus les slogans de mai 68. Le lien entre Pop Art et dadaïsme est aussi une évidence du fait de l’utilisation d’objets du quotidien pour transfigurer la réalité et le terme de néo-dadaïsme lui est parfois appliqué. Le mouvement punk, celui des origines, fut sans conteste le rejeton le plus proche de Dada, son fils "indigne" et pour le moins agité, tant les similarités entre les deux mouvements sont nombreuses : Provocations, insolence, dérision, nihilisme et volonté de faire table rase de tout ce qui existait avant. La phrase de Tristan Tzara  "je ne veux même pas savoir s’il y a eu des hommes avant moi" aurait pu être prononcée par n’importe quel punk de 1977. Comment ne pas rapprocher aussi la technique de Tzara pour écrire un poème de celle pour créer une

page du fanzine anglais Sideburns représentant des accords de guitare et le texte manuscrit "this is a chord, this is another, this is a third, now form a band"

chanson parue dans le fanzine punk Sideburns cette même année : "This is a chord, this is another, this is a third. Now form a band" . Le "merdre !" d'Alfred jarry, précurseur des dadaistes n’était-il pas un écho, à travers les pages, au "fuck off " des Sex Pistols ? La new-wave et le courant du rock industriel revendiquèrent aussi l’héritage dadaïste. Les Talking Heads firent une adaption d’une poésie sonore* de Hugo Ball dans leur album "Fear of Music". Le groupe de rock industriel Cabaret Voltaire ira jusqu’à reprendre le nom du cabaret zurichois qui vit la naissance de dada en 1916 et le groupe slovène Laibach récupèrera aussi, d'une façon détournée, un montage photo de John Heartfield pour illustrer la pochette de leur premier album (Laibach, 1985).



Bibliographie



Couverture du livre de Georges Hugnet "Dictionnaire du dadaïsme" aux éditions Barillat


Pour une information complète sur le mouvement Dada, voir "Le Dictionnaire du Dadaïsme" de Georges Hugnet, historien qui fut aussi un ami de Tristan Tzara.

Voir aussi l’ouvrage de Greil Marcus "Lipstick Traces" sur les liens entre le mouvement Dada et les avant-gardes artistiques (article Underground Traces sur RATpress https://www.ratpress.net/post/greil-marcus-underground-traces).







Notes


*Ubu, personnage grotesque créé par l'écrivain Alfred Jarry.

* "Voici un accord, en voici un autre, en voilà un troisième, maintenant forme un groupe".

*Alfred Jarry , écrivain français, créateur du personnage absurde du Père Ubu et de la pataphysique ou sciences des solutions imaginaires.

* Voir le titre "I zimbra" dans l’album "Fear of Music" des Talking Heads.



Dr. Mortmagus (nov 2020/avril 2026)

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page