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Iä, Iä, Cthulhu fhtagn ! *


La tête de l'écrivain H. P. Lovecraft environnée de tentacules émergeant d'un océan sur fond de ciel nocturne

Oubliez les citrouilles, revenants, spectres et autres zombies. Tout ça n'est que pipi de chat noir face aux horreurs cosmiques révélées par les récits de Howard Philips Lovecraft.

Revenu de l'oubli, peu publié et quasiment inconnu de son vivant, Lovecraft est pourtant l'auteur de la mythologie la plus noire, la plus flippante et déprimante jamais imaginée, et la référence obligée de plusieurs générations de lecteurs, écrivains et artistes abonnés au genre horrifique. Romans, musiques, films, jeux vidéos, de Neil Gaiman à Alan Moore, de Clive Barker à Guillermo Del Toro, tous lui doivent une part de leurs rêves et créations les plus sombres.


Cosmicisme



Un visage sombre et menaçant surmonté de tentacules émergeant d'un océan verdâtre sur fond de ciel glauque

Le monstrueux Cthulhu, Nyarlathotep le Chaos rampant, la chèvre noire Shub-Niggurath, Azatoth le dieu aveugle et idiot, Dagon et toutes les autres créatures lovecraftiennes, en dépit de leurs noms inquiétants, ne sont pas des êtres malveillants ou maléfiques. Ils sont bien pires que cela et leur simple évocation peut vous conduire à la folie. Celle qui vous laisse enfermer dans une chambre d'hôpital capitonnée, alors que vous hurlez de terreur sans aucune rémission, sans aucun oubli possible. N'en blâmez pas Cthulhu, il n'y est pour rien. Vous êtes le seul responsable de votre démence. Toutes ces entités ne sont que des forces cosmiques : temps, espace, chaos, informité, infinis abyssaux, obéissant à des lois que vous ne pouvez ni comprendre ni même appréhender, dont vous ne devriez même pas avoir conscience. Il n'y a aucune vision manichéiste du monde dans les histoires de Lovecraft et la réalité est bien pire qu'une simple lutte entre le bien et le mal. La vérité est que l'Univers n'en a que faire de l'humanité. Malgré toute sa prétention, l'espèce humaine est insignifiante, ignorante et vouée à disparaitre à tout jamais, comme d'autres races avant elle. En bref, Cthulhu, Dagon et les autres s'en fichent comme de leurs premiers tentacules de votre existence. C'est là tout le message qui sous-tend l'oeuvre du maître de Providence* : l'indifférence des gouffres cosmiques et l'extrême solitude de l'humanité face aux forces incommensurables qui structurent l'infini de l'univers. Et ne comptez surtout pas sur l'existence d'un dieu bon et salvateur pour vous sortir de là. Non, le ciel est vide et il n'y a rien à attendre ni à espérer. Le cosmicisme donc, ce concept littéraire développé par Lovecraft, c'est ça, un néo-luddisme et un nihilisme radical qui renvoie les religions à de simples contes de bonnes femmes, et le progrès technique à une course irresponsable vers l'anéantissement. La plupart des personnages de Lovecraft sont des individus cultivés et rationnels qui ne basent leurs croyances que sur les sciences et la raison. Le Dr. Henry Armitage (L'Abomination de Dunwich) est bibliothécaire à l'université Miskatonik. Charles Dexter Ward (L'Affaire Charles Dexter Ward) est archéologue. Le narrateur de "La Couleur Tombée du Ciel" est architecte. Herbert West (Herbert West, Réanimateur) est médecin. Tous sont confrontés, volontairement ou non, à la réalité de l'univers. Une révélation si horrible et inhumaine, qu'ils en perdent la raison et basculent dans la dépression, le désespoir et la folie. La logique, les certitudes scientifiques s'effondrent. L'ignorance est le seul et unique refuge. Ceux qui pourtant, tentent de percer les mystères les plus obscurs, comme Herbert West, le payent de leur vie. Chaque avancée technologique nous rapproche toujours un peu plus de l'abîme et de la fin : fission de l'atome, singularité technologique, manipulations génétiques, nanotechnologies...Nous gesticulons, ignorants, au-dessus des gouffres où Cthulhu et les autres attendent en rêvant*.


Le style de l'indicible


L'indicible est ce qui ne peut pas être dit, ce pour lequel il n'y a pas de mots ni de descriptions possibles. Lovecraft, dans ses récits, fait un usage abondant de ces adjectifs et noms qui n'expriment que l'impossibilité d'exprimer : "insupportable, inconcevable, innommable, anormal, abominable, indicible, horreur sans nom, abomination, architecture non-euclidienne, abîmes, etc". Lovecraft ne décrit rien et laisse son lecteur imaginer en vain ce qui lui est proposé. L'horreur lovecraftienne atteint les limites du langage car il n'y a plus ni logique ni sens à ce qui est donné à voir. Cette impossibilité du discours et donc de la compréhension de ce qui est vu, révélé, contraint les protagonistes des récits au silence, à la démence ou à la mort. Le narrateur anonyme de la nouvelle "La Peur qui Rôde" s'exprime ainsi lorsqu'il est confronté à l'horreur absurde dont il est témoin : "ce que je vis cette nuit-là, à la lueur des éclairs, après avoir tiré sur cette chose rampante et sans nom, était si simple, qu'une minute s'écoula avant que j'eusse pu comprendre. C'est alors que je me suis mis à délirer."


Lovecraft et pop culture


De nombreux groupes de rock ont été inspirés par l'oeuvre de Lovecraft, notamment des adeptes du métal comme Cradle of Filth (titre Cthulhu Dawn sur l'album Midian) ou Black sabbath (Behind the Wall of Sleep), ou du postpunk (The Fall "Spectre Vs. Rector" sur l'album Dragnet, 1979). Le label de dark ambient Cryo Chamber a produit de sublimes musiques consacrées aux créatures de la cosmogonie lovecraftienne, plus particulièrement les artistes Apocryphos, Ugasanie ou Alphaxone. L'influence de Lovecraft s'est emparée de toute la culture populaire. L'asile d'Arkham dans les comics du justicier Batman, où sont enfermés les pires criminels de l'univers DC comics est un rappel évident à Arkham, une ville imaginaire créée par Lovecraft. Impossible de ne pas citer le jeu de rôle L'Appel de Cthulhu édité par Chaosium dans les années 80, qui reprend tout l'univers de l'écrivain. Parmi les jeux vidéos, le très controversé "Lust from Beyond", qui mélange allègrement horreur et sexe dans l'univers de Lovecraft, avec en prime des graphismes concoctés par l'artiste suisse Hans Ruedi Giger, celui-là même qui a conçu la créature et les décors du film de Ridley Scott "Alien : le huitième passager", ce qui vous donne un aperçu de l'ambiance érotico-cauchemardesque du jeu. Quant au cinéma, on retiendra la trilogie "Evil Dead" de Sam Raimi qui tourne essentiellement autour du Necronomicon. Last but not least, la mythologie inventée par Howard Lovecraft sert aussi de support aux adeptes de la magie du chaos, lors de rites assurément improbables !


couverture du livre occulte le Necronomicon des éditions Belfond d'août 1996

Celles et ceux qui s'intéressent à l'occultisme et à la magie la plus noire n'hésiteront pas à se procurer le fameux Necronomicon, le Livre des Morts, écrit par l'arabe dément Abdul Al'Hazred vers 730 de notre ère à Damas. Howard P. Lovecraft cite ce grimoire à plusieurs reprises dans ses récits. Jorge Luis Borges, le grand écrivain argentin, prétendra en avoir découvert un exemplaire sur un rayon de la bibliothèque de Buenos Aires. Il est possible de trouver des copies en français, mais attention, le livre est réputé pour être maudit.


Parmi les récits d'Howard P. Lovecraft, voir "La Couleur Tombée du Ciel" et "Je suis d'Ailleurs", deux recueils de nouvelles (chez Gallimard/Folio) qui illustrent le mieux le style lovecraftien. Voir aussi "Démons et Merveilles" (dernière édition chez 10-18 en 2002) narrant les voyages de Randolph Carter dans les cités du rêves.


Notes


*Litanie faisant référence au culte de Cthulhu "Ph'nglui mglw'nafh Cthulu R'lyeh wgah'nagl fhtagn" (dans sa demeure de R'lyeh, le défunt Cthulhu attend en rêvant).

*Providence, ville du Massachussetts où est né et décédé Howard P. LOvecraft.


Dr. Mortmagus (2020/2026)




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