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Révolution

1 oct.
9 min de lecture

Liane verte avec feuilles et lueurs orange traversant un circuit gris sur fond sombre,visage en filigrane en arrière-plan, image abstraite futuriste.
Actuellement, toute révolution doit être immédiate, c’est-à-dire qu’elle doit commencer à l’intérieur de chaque individu par une transformation de la façon de juger (ou pour beaucoup par une éducation de leur jugement) et par une transformation de leur façon d’agir. (Jacques Ellul)

Le monde va mal et ça n’est certainement pas les militants pour le climat, les ex Gilets Jaunes, les néo boat peoples en Méditerranée et toutes les victimes de la globalisation financière qui me contrediront. Voilà des années que scientifiques, activistes des ONG et mouvements citoyens tirent en vain la sonnette d’alarme. Malgré les révoltes sporadiques qui éclatent ça et là, l’oligarchie politique et économique semble sourde aux revendications des masses.

Si tout le monde ou presque s’accorde sur l’idée qu’un changement systémique global est nécessaire, personne n’a encore l’illusion de croire qu’il se réalisera par les voies constitutionnelles et politiques (voir les taux records d’abstention aux diverses élections françaises). Faire une révolution semble alors l’unique solution pour amener un changement radical et une gouvernance plus à même de prendre en compte les enjeux environnementaux et les attentes des populations. Encore faut-il savoir contre qui ou quoi faire la révolution et de quelle manière. Toutes les révolutions n'ont jamais fait que remplacer une idéologie par une autre avec le lot de violences et de répression qui les accompagne toujours.

Aujourd’hui, la révolution n’est plus à penser selon le simple concept marxiste de lutte des classes pas plus qu’elle ne peut être abordée d'un unique point de vue politique ou être limitée à l'espace étatique. L'humanité entre dans de nouveaux territoires ; réalité virtuelle, intelligences artificielles, web 3.0 et selon l'écrivaine et chercheuse australienne Wark McKenzie*, une nouvelle classe dominante a déjà remplacée l'ancienne bourgeoisie capitaliste ; une classe qu'elle appelle vectorialiste, qui a délaissé les structures de production et de manufacture pour investir les médias, la logistique, les technologies numériques et l'information.


L’AMPLEUR DU PROBLEME

Le plan Marshall mis en place en 1947 par les Etats-Unis marque le point de départ de la société de consommation. Il est destiné à relancer l’économie des pays européens ruinés par la guerre, via un prêt financier, mais il doit aussi ouvrir de nouveaux débouchés à la production américaine. Conséquemment, il contribue à élever le niveau de vie et le confort des populations concernées en stimulant la consommation. Progressivement, le confort matériel, le désir d’ascension social, symbole de l'american way of life deviennent le modèle d’une modernité insouciante, relayée par la publicité et la culture de masse.

Dans son ouvrage « Le Système Technicien » écrit en 1977, le sociologue Jacques Ellul dénonce l’aliénation engendrée par la consommation et le confort, dont la cause est pour lui le progrès technique idéalisé par l’individu comme la solution à tous les maux de la société et la source unique de son bonheur présent et futur. L’individu moderne, dans les sociétés occidentales est selon Ellul si aliéné par son confort qu’il est prêt à renoncer à sa liberté pour le conserver. Cet état d’esprit, marqué par la fin des utopies gauchistes des années 60/70, l’idéologie de la croissance infinie et la domination exclusive de l’argent, entraîne de façon corrélée le déclin de tout esprit revendicatif. Satisfait de sa condition, noyé dans l’anonymat des grandes conurbations, l’homo occidentalis moyen se soumet à l’ordre social que lui impose une oligarchie politique à qui il a donné tout pouvoir. Même la classe ouvrière, auparavant revendicative, s’intègre au mythe du bonheur matériel. C’est le règne de l’ici et maintenant, de l’individualisme, de l’obsession de la réussite personnelle et de l’argent roi. L’apparition des technologies informatiques marque une nouvelle étape dans le processus d’aliénation au mythe du progrès et de la technique. Si les premiers créateurs et activistes de l'internet, portés par les utopies libertaires des contrecultures des 60's et 70's ont pu voir les technologies numériques comme un nouvel espace de liberté, cette liberté est en réalité illusoire puisque l'essor de l'informatique va surtout favoriser la globalisation de l’économie, la dérégulation financière, la culture de masse et la marchandisation de la société. 


A QUI PROFITE LE CRIME ?

Autant le dire, l’avènement de la société marchande mondialisée, la dilution des solidarités traditionnelles et de la contestation citoyenne dans un consumérisme aveugle, ont fait le jeu des compagnies industrielles et financières. La dénonciation et l’opposition à la marchandisation généralisée existent mais elles sont plus de l’ordre de la fiction ou du symbolique car personne ne souhaite réellement renoncer au confort apporter par le progrès technique. Nous avons ainsi perdu le contrôle sur tout ce qui est nécessaire à notre survie  : alimentation, énergie, eau, transport, santé, abandonnés par les Etats, (donc par nous mêmes) via les privatisations, aux grandes industries internationales. Conséquences de nos renoncements et de notre aveuglement, nous avons laissés ces mêmes entreprises détruire nos emplois et créer de l’instabilité économique ; nous avons laissé les banques spéculer avec notre argent, sur les denrées de première nécessité (la banque Goldman Sachs provoque en 2008 une crise alimentaire qui cause la mort de milliers de personnes en Afrique), sur les prêts hypothécaires (crise des subprimes en 2007) à l’origine d’un effondrement financier mondial. Nous avons laissé ces entreprises nous transformer en consommateurs égoistes et inconscients, nous les avons laissées polluer notre air, souiller l’eau et les océans, détruire l’environnement pour le profit, et empoisonner notre nourriture. Aujourd’hui ces sociétés géantes ont étendu comme des pieuvres leur emprise sur toute la planète, affichant des chiffres d’affaires qui se comptent en milliards de dollars, rivalisant avec les Etats les plus riches. Ces nouveaux maîtres du monde se nomment Nestlé, Total, MacDonald, Shell, Apple, Coca Cola, Amazon, Facebook, Tesla ou Xiaomi. Ils sont transnationaux, planétaires et ils préparent notre avenir. 


RESISTANCE ET RETOUR VERS LE PASSE

Effrayés par les désastre à venir, les citoyens s’enfoncent dans le conservatisme politique et social. Retour aux vieilles valeurs morales et au conformisme, retour du mariage et des pratiques religieuses  d’un autre âge dans l’espace public, fanatisme terroriste, intolérance, pudibonderie et anti féminisme, peur de l’étranger, votes populistes en Europe (en France le parti de Marine Le Pen ou l’UPR de François Asselineau ) où pour des candidats donnant l’illusion de maîtriser la dérégulation économique (Emmanuel Macron). Les valeurs héritées des années 60, tolérance, libération sexuelle, luttes solidaires, sont remises en cause, y compris par une jeunesse formatée par la sous-culture jetable diffusée par les grands médias privés. Malgré la multiplication des sources d’information, le niveau d’inculture atteint des niveaux jamais égalés. Autant de signes  qui annoncent une société anesthésiée, moralisatrice et infantilisée où toute révolte ne pourra plus être que désespérée et minorisée.


LA FIN DES ETATS

Confrontés aux compagnies internationales, au capitalisme mondialisé et ses conséquences, le pouvoir politique et citoyen s’est réduit comme peau de chagrin. Les individus ont encore le droit de vote mais les élections ne sont  plus qu’une délégation de pouvoir à des représentants qui n'en ont plus. Le vote ne dérange pas les oligarques des banques et firmes géantes. Aucun parti politique n’a aujourd’hui de véritable projet de société. Il n’y a plus d’idéologie ni d’opposition organisée capable de porter une lutte efficace. Les Etats sont paralysés par des dettes publiques abyssales et des objectifs de croissances inatteignables et sont dépendants de ces mêmes banques qui participent à la dérégulation financière générale. Ils sont en outre dans l’incapacité de faire appliquer des règlementations écologiques, sociales ou financières à des firmes de toute façon transnationales. Le pouvoir des vieux Etats-nations est vide et leurs dirigeants ne sont plus que des marionnettes consentantes ou impuissantes contrôlées par une élite économique que Jacques Attali nomme les hypernomades dans son ouvrage "Une Brève Histoire de l’Avenir".


REVOLUTION BEGINS AT HOME*

Dans ce contexte, que signifie faire une révolution ? Comment reconstruire une véritable société démocratique et rendre le pouvoir aux citoyens ? L’enjeu n’est plus de prendre le contrôle de l’appareil d'Etat et de renverser ses institutions selon le concept marxiste. Les nouvelles formes de révolution se fondent  sur la résistance et la recherche d’alternatives à cette société de consommation basée sur l’avidité, l’inconséquence et le mythe de la croissance infinie. Faire la révolution aujourd’hui, c’est renverser cette situation, pour transformer notre société et nous émanciper, devenir autonomes. Michel Foucault énonce les principe de cette résistance comme une lutte contre les instances d’aliénation et d’oppression les plus proches, celles qui exercent des actions directes sur nous, la notion « d’ennemi immédiat ». Cette alternative passe aussi par le « penser global, agir local » de René Dubos (écologiste et biologiste) repris quelques années plus tard par Jacques Ellul.

La première révolution doit commencer à l’intérieur de chacun de nous, par un changement dans notre façon de penser et d’agir ; dans nos comportements et nos styles de vie. Elle passe par une prise de conscience individuelle de nos responsabilités et de leurs répercussions dans nos actes quotidiens. La première révolution est une révolution de la vie quotidienne. Elle n’est pas uniquement politique, sociale, psychologique mais aussi épistémologique dans le sens ou elle nécessite de notre part d’ouvrir son esprit, de renverser les perspectives et de s’affranchir des modèles imposés par la société. C’est un travail de déprogrammation/reprogrammation pour grandir, ne pas rester dans la paresse, l’ignorance et le déni. Selon sa théorie de l’aliénation par la technique et la consommation, jacques Ellul pense la révolution comme un évolution individuelle, soit un arrachement au conservatisme et au conformisme qui ne sont qu’immobilismes. Sortir de son espace social, sortir de ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait l’habitus ou l’ensemble des acquis de l’expérience d’un individu à travers son parcours, sa classe sociale, ses comportements. Car il s’agit bien d’adopter une nouvelle morale, ou plutôt une nouvelle éthique selon la doctrine nietzschéenne du fort, du « surhomme », exaltant la créativité, la liberté, l’action et le plaisir en opposition à la morale du faible qui n’est que ressentiment, préjugés, culpabilité, passivité ; la morale du troupeau cherchant sécurité, confort et complaisance intellectuelle. 

Construire un nouveau projet de société, des valeurs nouvelles, c’est créer les conditions d’un changement du monde qui nécessite de faire un travail de réflexion sur soi. Nous pouvons avoir l’impression d’être confrontés à une tache si énorme qu’il n’y a plus rien à faire pour changer la société, améliorer le quotidien et se réapproprier le débat. Pourtant tout est possible si nous sommes convaincus que nous avons une influence et un impact, de par nos choix, sur la vie des autres et de l’humanité. Il nous faut pour cela construire notre démarche par paliers, par étapes ; changer le « No Future » en un « Yes Future » alternatif.


YES FUTURE !

Joanna Macy (écopsychologue et philosophe) définit trois bases d’action pour amorcer le changement de société.

La résistance, qui regroupe les actions militantes, politiques, juridiques et directes, qu’elles soient individuelles ou collectives. Le Do it Yourself pour retrouver un savoir-faire, la récupération et le recyclage, le nettoyage des plages, les dénonciations chocs de One Voice ; les actions en justice contre des entreprises pollueuses, la guerilla gardening, les associations de consommateurs, la réduction de notre consommation de viande, la consommation de produits locaux et de saison, etc. Nous ne pouvons plus être aujourd’hui de simples consommateurs ou spectateurs passifs. Nous devons nous interroger sur ce que nous achetons car consommer sans réfléchir amène à des situations éthiquement condamnables. L’acte d’achat est un soutien implicite aux méthodes des entreprises irrespectueuses de l’environnement et de la vie. La résistance implique un engagement personnel et d’acquérir une conscience politique

La création de modèles alternatifs tels que les médias alternatifs, les lieux de débats et de conférences, les ZAD (Zones à défendre), l’éducation et la formation alternative comme les ateliers créatifs et les fab labs (laboratoires de fabrication), les marchés locaux et les éco-villages, les jardins communautaires, les agriculteurs bios, les systèmes d’échanges, la permaculture, le commerce équitable, etc.

Le changement de perception.  La subversion passe aussi par la formation, l’éducation et la lutte contre l’ignorance. La connaissance et l’information sont les clefs de la révolution. Il faut reprogrammer sa conception du monde, lire, se débarrasser de ses idées préconçues, et cette recherche est déjà le début du changement personnel. Les nouvelles idées concernent l’écologie, les spiritualités ouvertes et alternatives, la décroissance, le féminisme, les nouveaux rapports de genre et les sexualités alternatives, l’art et la musique.

Les valeurs associés au travail et à la réussite professionnelle sont des valeurs d’aliénation (notion déjà définie par karl Marx dans son ouvrage Le Capital). Elles ne peuvent pas être un objectif de vie. La quête de soi c’est chercher une place et un sens à sa vie, c’est aussi mettre en pratique des principes éthiques qui ne créent pas de dommages aux être vivants, aux autres humains et à la planète. Là est la véritable révolution que nous pouvons toutes et tous réaliser ensembles, dans nos villes nos quartiers et notre quotidien. Chacun/e est la solution.


Cette (R)évolution passera sans doute par une destruction systémique de l'ancien modèle de société. Il sera la confrontation des élites hypernomades et vectorialistes contre les mouvements sociaux de contestation et ces nouveaux hackers du Manifeste de Mckenzie Wark. Beaucoup d'expériences, souvent issues des milieux alternatifs et contreculturels esquissent les bases de possibles sociétés nouvelles. Leur succès ou leur échec viendra sans aucun doute de leur capacité à s'organiser en collectifs intersectionnels et convergents.


BIBLIOGRAPHIE

  • Jacques Ellul : "Le Système Technicien" (1977, réédition au Cherche-Midi en 2012)

  • Naomie Klein : "No Logo" (éditions Actes Sud, 2001) et "La Stratégie du Choc" (éditions Actes Sud, 2008)

  • Joanna Macy : "Ecopsychologie Pratique" (éditions du Souffle d’or, réédition 2018). Sur Joanna Macy voir l'article https://www.ratpress.net/post/%C3%A9copsychologie

  • Starhawk : "Chroniques Altermondialistes, Tisser la Toile du Soulèvement Global" (éditions Cambourakis, 2016)

  • Pablo Servigne et Raphaël Stevens : " Comment Tout Peut S'effondrer, petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes" (éditions du Seuil, 2021)

  • McKenzie Wark : "Un Manifeste Hacker" (éditions Météores, 2026)


Notes

"La Révolution Commence à la Maison", titre d'une anthologie en anglais, éditée en 2011 par Ching-In Chen (poétesse sino-américaine), Jai Dulani (écrivaine et artiste multimédia) et Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha (écrivaine canado-américaine)


Dr. Mortmagus (2019/2026)

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