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Féminismes

29 sept.
14 min de lecture

Visage féminin futuriste aux yeux bleus, recouvert de circuits jaune et rouge sur fond noir, ambiance cybernétique.

Depuis 1977, la communauté internationale célébre tous les 8 mars, la Journée Internationale des femmes pour promouvoir l’égalité des droits entre hommes et femmes, la lutte contre les discriminations et les violences sexistes. Le 20 mars 2021, le gouvernement turc fêtait à sa façon l’évènement en annonçant son retrait de la Convention Européenne d’Istanbul, un accord international de prévention des violences envers les femmes. Cette convention qui oblige les Etats signataires à réprimer les violences domestiques, les viols et les mutilations génitales a été jugée soudainement trop contraignante par le président Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement. Les autorités turques ont déclarées que la convention portait atteinte aux valeurs familiales et favorisait les divorces et la communauté homosexuelle (sic). Cette annonce a déclenché de multiples protestations politiques en Europe et d’importantes mobilisations des femmes turques. Si les libertés individuelles et collectives sont essentielles au développement d’une société, l’émancipation des femmes est un facteur décisif de changement et d’évolution vers la démocratie. Et c’est bien ce qui inquiète les Etats autoritaires dont le pouvoir repose sur le patriarcat et l’oppression de la presse, des opposants politiques, des minorités et des femmes.


Féminin Pluriel

Les féminismes, car le féminisme n’a jamais été uniforme. Il englobe de nombreux courants et mouvances, parfois antagonistes, qui ont bouleversé les conformismes de leurs temps. Les mouvements féministes dits de la "première vague" ont dès le début accompagné les grands courants socio-politiques de leur époque, du libéralisme (celui de Tocqueville*) au socialisme des premières Internationales, de la naissance du syndicalisme à l’anarchisme. Les femmes étaient sur les barricades de la révolution de 1848 et sur celles de la Commune de 1871.  Elles furent suffragettes dans les rues de Londres et sardinières en grève dans les ports de Bretagne. Elles réclamaient le droit au travail, l’égalité juridique avec les hommes et le droit de vote. Plus tard, elles dénoncent le patriarcat et le sexisme et demandent à disposer librement de leurs corps. Elles sont les "salopes" qui signent le Manifeste des 343 à la suite de Simone Veil et les Gouines Rouges* qui revendiquent leur identité sexuelle face au système hétéronormé. Aujourd’hui les militantes de la 3ème vague féministe sont à l’avant-garde des transformations sociales et culturelles. Elles ne veulent plus uniquement améliorer le sort des femmes mais agir sur l’ensemble de la société, inventer de nouveaux concepts, briser les codes du genre, ouvrir la sexualité à d’autres possibles. Elles sont queers, cyborgs, écolos, sorcières, non-binaires.


La première vague (1850-1945)

Les femmes participent aux grands courants réformateurs et révolutionnaires de cette époque et apportent avec elles des revendications liées au rôle et à la place des femmes dans la société. Alors que le féminisme libéral (parfois qualifié de féminisme bourgeois) réclame les mêmes droits civiques pour tous et l’indifférence des sexes dans la sphère publique ; le féminisme socialiste considère le droit au travail comme la première étape de l’autonomie des femmes et le socialisme comme la condition d’émancipation de tous vis à vis du capitalisme. De son côté, Le féminisme libertaire asssocie Etat et patriarcat comme une seule et même forme de domination et d’oppression et revendique un anarchisme féministe. Ce courant appelé aussi anarcha-féminisme prend naissance dans les années 30 en Espagne avec le groupe Mujeres Libres*. Parmi les grandes figures de la première vague féministe on citera Hubertine Auclerc, à la fois suffragette française et socialiste, la militante anarchiste Louise Michel et la bretonne Nathalie Lemel, toutes deux déportées au bagne après la défaite de la Commune de Paris, ou la communiste basque Dolores Ibàrruri, la pasionaria de la guerre civile espagnole. le fameux "No pasaràn ! " c’est elle !


La deuxième vague (fin des années 60/début des années 90)

En 1945, après la guerre, la question féminine est reléguée au second plan des préoccupations. La plupart des droits pour lesquels les militantes de la première vague ont lutté sont officiellement acquis dans les sociétés occidentales : droit de vote, droit à l’éducation, au travail , égalité juridique. Et pourtant l’égalité est loin d’être complète. Aux Etats-unis le combat féministe profite des contestations étudiantes contre la guerre du Vietnam et du mouvement pour les droits civiques en faveur des Afro-américains pour renaître. En France, la publication en 1949 du livre de Simone de Beauvoir le "Deuxième Sexe" relance le mouvement social féministe dès les années 60. Et pour cause ! La situation des femmes avant mai 68 n’a rien d’enviable. L’avortement et la contraception sont interdits. L’unique avenir des femmes est le mariage, la famille et la tutelle permanente d’un homme (père puis mari). Le divorce est une hérésie sociale. Aux conditions de travail souvent pénibles (emplois sous-qualifiés, inégalités salariales, harcèlement sexuel, "promotion-canapé" !) s’ajoutent le travail domestique. La deuxième vague féministe est d’abord une lutte pour se réapproprier son corps. Les femmes réclament une sexualité libre, le choix d’avoir ou non des enfants. Elles dénoncent l’emprise des hommes sur leur vie, les violences conjugales, l’institution du mariage. L’actrice féministe Delphine Seyrig déclare à la télévision française en 1972 que "le mariage est une forme de prostitution". Mai 68 et les divers courants gauchistes des années 70 auront une influence certaine sur le mouvement de libération des femmes. Mais les organisations gauchistes de l’époque refuseront d’associer lutte des classes et émancipation féminine, les femmes ne constituant pas une classe particulière selon le concept marxiste de la société. Un point que Donna Haraway confirmera par la suite : "Il n’y a rien dans le fait d’être une femme qui lie naturellement les femmes entre elles en une catégorie unique". Tous les courants féministes de la deuxième vague partagent néanmoins une critique commune du patriarcat, de la domination masculine et du capitalisme.


Les courants féministes de la seconde vague :


Le féminisme radical, théorisé par l’essayiste et universitaire américaine Ti-Grace Atkinson, apparaît à la fin des années 60. Il se base sur un rejet du rôle de genres (comportements et activités habituellement attribués à l’un ou l’autre sexe), considéré comme une construction sociale et politique dont seuls les hommes bénéficient. Selon cette logique, Le féminisme radical analyse donc la domination masculine comme une oppression de classe (au sens marxiste du terme), les genres étant ici entendus comme classes sociales opposées. Ce courant sera représenté en France et en Europe par le féminisme matérialiste.

A l’inverse du féminisme radical, le féminisme différentialiste (parfois nommé essentialiste) considère qu’il y a des différences comportementales naturelles entre les hommes et les femmes, déterminées par la biologie qui justifient certaines différences de traitement entre les genres. Le patriarcat oblige les femmes à s’adapter aux contraintes imposées par la domination masculine. Le féminisme différentialiste revendique ainsi l’égalité dans la différence. Apparu durant les années 70, il a entre autre pour représentantes, la psychanalyste et autrice française Julia Kristeva ou l’écrivaine américaine Kate Millett.

Le black feminism est né avec le mouvement des droits civiques dans les années 50 aux Etats-Unis. Il dénonce la double ségrégation dont sont victimes les femmes noires, celles du sexisme y compris dans leur propre communauté, et celle du racisme, qui les exclue de facto des luttes du féminisme blanc. La philosophe afro-américaine Bell Hooks a par ailleurs souligné que les femmes blanches pouvaient être en situation dominante vis à vis des femmes noires, notamment dans le travail. On trouvera parmi les représentantes de ce courant Angelas Davis ou Margaret Sloan-Hunter, fondatrice de la National Black Feminist Organization. En France, le courant black feminist est appelé afro-féminisme pour marquer la différence de situation entre les femmes noires américaines et les européennes africaines et caribéennes issues du colonialisme et de l’immigration. 

Le féminisme chicana qui apparait à la suite du Black féminism est formé par les femmes mexicaines et sud-américaines issue de l’immigration. Ignorées par les autres courants féministes, elles sont chicanas ou indiennes, immigrées, pauvres et subissent une ségrégation spécifique dénoncée par des militantes comme l’autrice Gloria Anzaldùa ou la syndicaliste Dolores Huerta.

Ce concept féministe qui mêle racisme et féminisme est à la base de la notion d’intersectionalité (voir 3ème vague féministe).

Le féminisme universaliste est un courant français défendu à l’origine par l’écrivaine Elizabeth Badinter. C’est un courant radicalement laïc, anti-pornographie et opposé au féminisme différentialiste.  Pour les militantes universalites,  le genre est une construction sociale. Accepter que les comportements féminins soient déterminés par une différenciation biologique revient simplement à justifier l’inégalité entre hommes et femmes et donc la domination masculine.


Drapeau du féminisme lesbien. Logo abstrait sur fond violet: triangle noir inversé avec forme blanche et barre verticale blanche.
Féminisme lesbien

Le féminisme lesbien est une mouvance radicale du féminisme apparu dans les années 70. Il met en avant l’orientation sexuelle comme un concept permettant de se libérer du système patriarcal hétérocentré et du rôle de genres (travail domestique, éducation des enfants, métiers dits féminins, etc). La philosophe Monique Wittig, qui a beaucoup contribué au développement de ce courant, dénonce dans  "La Pensée Straight ", un ouvrage de 1980, l’hétérosexualité comme un projet politique divisant les individus en fonction de critères biologiques et auxquels sont attribués des comportements et rôles spécifiques. Le lesbianisme devient ainsi une arme contre l’hégémonie masculine et l’hétérosexisme.


La troisième vague (des années 1980 jusqu’à aujourd’hui)

La 3ème vague féministe est le résultat des tensions idéologiques et politiques qui traversent le mouvement féministe dans les années 80. L’idée d’une oppression commune à toutes les femmes qui rassemblait peu ou prou les courants de la 2eme vague, éclate en une pluralité de discours sous la pression des différences socio-politiques. Lesbiennes, militantes radicales, blanches ou noires, féministes des classes moyennes, chômeuses, punks s’éparpillent dans de nouvelles identités intégrant ethnies, classes sociale, orientations sexuelles, identités culturelles. Un éclatement considéré comme une conception postmoderne du féminisme par certaines militantes et universitaires (Diane Lamoureux, Judith Butler), ou de métaféminisme par l’écrivaine québécoise Lori Saint-Martin. Pour la plupart des courant dits "post-féministes", genres et identités sexuelles sont vus comme des constructions sociales binaires qu’il faut désarticuler, complexifier et redéfinir. Cette 3ème vague féministe va ainsi s’intéresser aux études de genres (gender studies) et aux théories queer, à l’écologie, aux nouvelles technologies, à l’immigration post-coloniale. Les objectifs de la 2ème vague ont été en partie atteints. Les discriminations salariales, les violences familiales et sexistes sont les préoccupations majeures du féminisme de la 3ème vague. Les femmes doivent maintenant assumer carrière professionnelle et vie familiale et subissent le contre-coup de leur indépendance. L’émancipation féminine se fait au détriment de la famille, de la maternité, des enfants et du couple. Les femmes indépendantes et célibataires seraient en outre plus sujettes à la solitude et aux dépressions. Ces tentatives de culpabilisation des femmes qui font le choix de ne pas avoir d’enfants  ou de vivre seules sont parfaitement expliquées par l’autrice américaine Susan Faludi dans son livre « Backlash. La guerre froide contre les femmes » et par la journaliste suisse Mona Chollet (Sorcières : La puissance invaincue des femmes).


Les courants de la 3ème vague : 



Triangle violet vif sur fond noir, séparé par une diagonale nette; image abstraite, contrastée et minimaliste. Drapeau de l'anarcha féminisme
Anarcha-féminisme

Plusieurs courants des 1ère et 2ème vagues subsistent encore actuellement. Opposé à toute forme de structures hiérarchisées, quelles soient d’Etat, économique ou familiales, le féminisme libertaire ou anarcha-féminisme est aujourd’hui représenté par le Witch Bloc (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell) ou la militante britannique Anna Campbell tuée en 2018 au Rojava par l’armée turque, au côté des YPJ kurdes (Unités de protection de la Femme). D’autres courant de la 2ème vague comme Le féminisme lesbien et le féminisme universaliste sont encore bien présents aujourd’hui. Le féminisme universaliste est même devenu le courant le plus actif en France, à la fois dans les médias et au niveau de l’Etat avec notamment la ministre Marlène Schiappa. Mainstream et consensuel, il est considéré comme étant le féminisme des « femmes blanches aisées et hétéro » par les autres courants de la 3ème vague. Il a souvent marqué son opposition au féminisme intersectionnel, au nom de la laïcité et du « danger » communautariste. Le courant intersectionnel est lui issu du Black feminism et de l’afro-féminisme de la 2ème vague. La notion d’intersectionnalité a été initiée par l’avocate américaine Kimberle Williams-Crenshaw pour désigner les différentes ségrégations subies par les femmes de couleurs ou transgenres en raison de leur genre, de leurs origines ethniques, de leur classe sociale ou de leur culture ; réalité que les femmes blanches cisgenres ne peuvent partager dans leur quotidien. 


Symbole féministe noir : poing levé dans un cercle avec flèche et croix, sur fond blanc.
Transféminisme

Le transféminisme spécifique aux femmes transgenres peut aussi se revendiquer de l’intersectionnalité (voir l’autrice américaine Kate Bornstein et l’écrivaine Sandy Stone). 

Le féminisme postmoderne est une théorie du féminisme élaborée par la philosophe Judith Butler à partir de critiques des auteurs de la french theory* (Jean Baudrillard, Hélène Cixous, Gilles Deleuze ou Jacques Derrida parmi d’autres). Il part de l’idée que toute expérience humaine s’exprime par le langage et que c’est le langage qui construit notre réalité. Tout devient alors culturel, autant la perception faite par la société du corps féminin que la différence entre les genres. Le féminisme postmoderne s’inscrit dans les études de genre et la théorie queer et peut être considéré comme une influence majeure des courants féministes de la 3ème vague.

Le féminisme prosexe est une tendance proche des milieux queer apparue aux USA dans les années 80. Son credo pourrait être "si vous n’aimez pas, n’en dégouttez pas les autres". Les courants féministes des vagues précédentes ont tous condamné la pornographie et la prostitution, considérées comme des pratiques exploitant le corps des femmes. Mais pour les militantes prosex, pas questions d’abandonner la sexualité et la pornographie aux hommes. Le sexe devient un nouvel enjeu féministe. D’anciennes actrices du X comme les françaises Ovidie et Coralie Trinh Thi ou l’américaine Nina Hartley défendent une pornographie égalitaire débarrassée des stéréotypes sexistes et hétérocentrés. De son côté, l’écrivaine et réalisatrice Virginie Despentes s’attaque à la prostitution et prend à contrepied les revendications abolitionnistes. Dans son autofiction "King Kong Théorie", elle défend la prostitution comme un droit pour les femmes à disposer de leur corps tant qu’elles sont consentantes et correctement rémunérées. Ce qui, pour elle, est problématique et violent, n’est pas cette sexualité masculine tournée vers la prostitution, mais le contrôle des hommes sur les prostituées. Parmi les militantes prosexe, on citera encore la réalisatrice suédoise Erika Lust, la performeuse et sexologue Annie Sprinkle, la cinéaste Carol Leigh, la sociologue Carol Queen ou l’écrivaine Avedon Carol.

L’écoféminisme

Le lien entre défense de l’environnement et émancipation féminine n’est à priori pas évident. Et pourtant, les militantes écoféministes n’hésitent pas à rapprocher les causes en associant l’oppression des femmes à ce qui détruit à petit feu la planète, le capitalisme patriarcale et la marchandisation du vivant. L’écoféminisme, en refusant anthropocentrisme et hétérocentrisme redéfinit les liens qui nous unissent aux autres, à la nature et entre les genres. Ni les femmes ni la planète ne sont des objets-sujets exploitables et utilisables par ce matérialisme marchand qui nous réduit à n’être plus que des consommateurs et des victimes. Pour approfondir le sujet, on citera la philosophe indienne Vandana Shiva, la sorcière Starhawk ou l’écopsychologue Joanna Macy.


Lorsque l’universitaire américaine Donna Haraway publie en 1984 son "Cyborg Manifesto", elle veut encourager les féministes à dépasser les limites du différentialisme (qui attribue des comportements "naturels" spécifiques aux femmes et aux hommes). Pour Donna Haraway la femme est une machine comme les autres, construite/programmée par des discours et habitus scientifiques, sexuels et sociaux "discutables". Elle incite aussi les femmes à s’engager dans ces technosciences qui sont, selon elle, un nouvel espace de possibilités pour sortir du patriarcat. L’idée est reprise par les filles du collectif artistique australien VNS Matrix et les travaux d’haraway servent alors de base au cyberféminisme lancé par la philosophe Sadie Plant et l’artiste canadienne Nancy Paterson (Manifeste Cyberféministe pour le 21ème siècle). L’objectif du cyberféminisme n’est rien moins que de lutter contre la "technopatriarchie" et d’amener le féminisme dans le cyberespace. Le web est égalitaire et avec internet tout le monde peut être agenre* ou gender fluid*.

Rejeton mutant du cyberféminisme, le xénoféminisme (du grec xenos, qui est étranger) présente la technologie comme la solution radicale à l’émancipation des femmes. Pour supprimer les inégalités entre les genres, supprimons les genres ou plutôt créons des milliers de genres, "Que des centaines de sexes fleurissent " lance poétiquement le "Manifeste Xénoféministe". Pour les xéno-activistes, tout le monde est "non-naturel" selon les normes biologiques ; toutes et tous trop ou pas assez quelque chose, porteurs de handicaps, de gènes déviants, maintenant queers ou transgenres. Ce qui est biologique n’est pas forcément immuable mais voué à évoluer, changer, se modifier et la technologie est faite pour abolir le genre. "Si la nature est injuste, changez la nature" propose Laboria Cuboniks*. Le xénoféminisme se veut à la fois philosophie technoféministe et féminisme du futur.

Inspiré du "girl power " des Spice Girls, Le féminisme pop s’infiltre dans la culture de masse et les réseaux sociaux après que la chanteuse Beyoncé est repris dans son titre "Flawless" des extraits du discours "we should all be feminist " de l’écrivaine nigeriane Chimomanda Ngozi Adichie. Depuis, le pop feminism se décline sous toutes les formes, fringues fashion, militantisme teenager, hashtag machin et autre #me too. On vous le dit, c’est fun d’être féministe !

Surtout présent aux Etats-Unis et dans certains milieux de l’extrême-droite européenne, le féminationalisme ou féminisme identitaire est une sorte de manichéisme absurde qui considère que seules les sociétés occidentales sont progressistes et égalitaires contrairement aux autres populations issues de l’immigration, jugées rétrogrades, obscurantistes et patriarcales (voir à ce sujet le collectif d'extrême droite Némésis d'Alice Cordier ou le mouvement féminin Les Antigones).


Lancée par quelques journalistes féministes comme Aurore Koechlin en France, dans les années 2010, la quatrième vague féministe ne fait pas l’unanimité quand à son existence effective. Elle est étroitement liée à l’usage des réseaux sociaux pour dénoncer le harcèlement et les violences sexuelles à l’encontre des femmes. Elle s’est notamment exprimée à travers les hashtags #balancetonporc  et #metoo sur Twitter ou via des vlogueuses et youtubeuses. Néanmoins, cette quatrième vague emprunte surtout à des courants existants comme le cyberféminisme (usage systématique d’internet) ou le féminisme pop (médias et culture de masse) en ciblant avant tout les violences sexistes et la culture du viol*.

Impossible enfin de conclure sans aborder le féminisme dit « théologique » issu des trois grandes religions monothéistes, judaïsme, christianisme et islam. On peut à juste titre s’interroger sur la compatibilité des luttes féministes avec des religions qui ont de tout temps relégué les femmes au second plan, justifiant en outre la violence sociétale dont elles sont les victimes depuis le moyen-âge. Né à la fin du 19ème siècle, le féminisme chrétien s’acharne ainsi à promouvoir l’égalité entre hommes et femmes dans le catholicisme, réclamant notamment le droit des femmes à la prêtrise, une réforme de l’Eglise et une révision de la faute originelle d’Eve. Sa principale représentante, Cécile de Corlieu affirmait que "Dieu dépasse les genres ".


Symbole rouge du genre féminin avec croissant et étoile, sur fond blanc.
féminisme islamique

Confronté aux mêmes problématiques, le féminisme islamique semble tout autant un paradoxe que le courant chrétien. L’essayiste marocaine Asma Lamrabet défend les droits des femmes au sein de l’islam en proposant une réinterprétation du Coran dont la lecture est selon elle trop masculine et traditionnaliste. Une volonté réformiste que la philosophe algérienne Razika Adnani juge comme "une imposture intellectuelle ". Rien ne prouve qu’une interprétation féminine du texte est plus juste qu’une interprétation masculine, et, explique Razika Adnani, fonder l’émancipation des femmes sur l’islam revient à l’enfermer dans un cadre religieux. C’est ouvrir la porte à une féminisme à deux vitesses et admettre que les femmes musulmanes n’ont pas les mêmes droits que les autres femmes.


En conclusion, le féminisme des sociétés libérales occidentales contemporaines est multiple et marqué par d'importants clivages culturels et politiques. Il ne poura faire l'impasse d'un débat sur l'interprétation des luttes féminines, entre pluralisme ou interconnexion. Mais quoi qu'il en soit, les rapports de domination liés au patriarcat sont un désastre humanitaire et social à l'échelle mondiale. L'évolution positive de l'humanité ne pourra être réalisée sans une réflexion globale et un travail systémique sur la place minorée des femmes dans une Histoire et des récits institutionnels dominés par les hommes, sur la place des femmes dans la société, mais aussi sur les violences sexuelles et les féminicides largement associés à la conception/construction sociale du genre.


Notes

* Alexis de Tocqueville, philosophe français du 19ème siècle. A notamment écrit sur le système démocratique et le libéralisme politique.

* Les Gouines Rouges étaient un mouvement féministe lesbien des années 1970.

* Mujeres Libres, organisation féministe et anarchiste durant la guerre civile espagnole.

* French theorie : concept philosophique et sociologique né dans les années 60 en France, basé sur le postmodernisme et le déconstructionnisme de Jacques Derrida.

* Agenre et gender fluid : personne qui ne se revendique d’aucun genre ou qui oscille entre tous les genres.

* Laboria Cuboniks, anagramme de Nicolas Bourbaki, personnage imaginaire inventé par un collectif de mathématiciens et repris par les militantes xénoféministes.

* Culture du viol : comportements visant à minimiser et banaliser le viol.


Bibliographie & infos


Livres :

*Scum Manifesto, manifeste féministe radical écrit et auto-édité en 1967 par Valerie Solanas, celle qui tenta d’assassiner Andy Warhol, fondatrice de la SCUM (Society for Cutting Up Men). Réédité aux éditions 1001 Nuits (2021).

*Sorcières, la Puissance Invaincue des Femmes de Mona Chollet (journaliste au Monde Diplômatique). Editions la Découverte (2018).

*Porno Manifesto par Ovidie (Flammarion 2002).                                                         

*King Kong Théorie de Virginie Despentes (Grasset2006).

*Betty Monde de Coralie Trinh Thi (éditions Au Diable Vauvert, 2002).

*Etre Ecoféministe : théorie et pratiques de Jeanne Burgart-Goutal (éditions L’Echappée, 2020).


Affiche jaune et noire abstraite avec grand X; texte Manifeste Xénoféministe, Laboria Cuboniks.

*Manifeste Xénoféministe : une politique de l’aliénation par Laboria Cuboniks aux éditions Entremonde (2019).

*Manifeste Cyborg et autres essais de Donna Haraway (éditions Exils, 2007).

*Féminicide, une Histoire Mondiale de Christelle Taraud (Editons La Découverte).


Films :

Voir le film documentaire de Virginie Despentes "Mutantes, féminisme porno punk " avec notamment l’écrivaine Catherine Breillat, la musicienne Lydia Lunch, la performeuse écosexe Annie Sprinkle, Coralie Trinh Thi, etc.



Sites :

Le site xénoféministe : https://laboriacuboniks.net/

https://vnsmatrix.net/ site du collectif cyberféministe VNS/Matrix (en anglais)



Dr. Mortmagus (mars 2021/Sept. 2026)


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